Critique : La Chasse

La cruauté de l’Homme

Fiche

Réalisateur(s):Thomas Vinterberg
Scénariste(s): Tobias Lindholm, Thomas Vinterberg
Acteurs : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Annika Wedderkopp, Lasse Fogelstrom, Susse Wold
Titre original:JagtenDate de sortie:14 novembre 2012
Pays:DanemarkBudget:3 800 000$
Genre:DrameDurée:1h 51

Après un divorce difficile, Lucas, quarante ans, a trouvé une nouvelle petite amie, un nouveau travail et il s’applique à reconstruire sa relation avec Marcus, son fils adolescent. Mais quelque chose tourne mal. Presque rien. Une remarque en passant. Un mensonge fortuit. Et alors que la neige commence à tomber et que les lumières de Noël s’illuminent, le mensonge se répand comme un virus invisible. La stupeur et la méfiance se propagent et la petite communauté plonge dans l’hystérie collective, obligeant Lucas à se battre pour sauver sa vie et sa dignité.

Critique

Pourquoi voir La Chasse ? Quatre arguments imparables, pour l’acteur Mads Mikkelsen (devenu une star mondiale depuis sa prestation mémorable de Le Chiffre dans Casino Royale), pour le réalisateur, danois comme Nicolas Winding « Drive » Refn, Thomas Vinterberg déjà derrière les excellents Submarino et Festen, pour ses deux prix au Festival de Cannes (Prix d’interprétation masculine pour Mads Mikkelsen et Prix du Jury Œcuménique pour Thomas Vinterberg) et un gros OUI de la part de Marvelll. Bien évidemment, le dernier est aussi le plus important (non mais oh, on est chez moi là quand même). Quel film !

Le nouveau film de Thomas Vinterberg repose sur un synopsis classique mais reflétant une des peurs les plus terrifiantes de notre génération. Et si un enfant nous accusait d’attouchements sexuels ? C’est ce qui arrive à Lucas, professeur reconverti en surveillant de jardin d’enfants. D’une parole en l’air, d’un mensonge d’enfant s’enclenche une épidémie de violence. Quelle société moderne ?

C’est incroyable comment le réalisateur réussit à prendre d’un tel sujet bouleversant, la pédophilie, pour en restituer un long-métrage d’une force émotionnelle inouïe (pourtant un tel sujet est souvent synonyme de téléfilm pathos). Une force qui enserre votre ventre d’une poigne ayant la même puissance que la mâchoire du grand requin blanc. C’est impuissant qu’on assiste à cette injustice, manquant parfois d’hurler, de vouloir saccager notre siège ou d’aller vers de sombres pulsions meurtrières pour ces hommes ET femmes infectés par le virus de la cruauté. Quelle présomption d’innocence ?

Le film se construit comme un slasher avec un rythme dosé, des attaques invisibles (dont un a fait sursauter toute la salle). Le final en est même digne tout en étant d’une tristesse abyssale. Mais s’il a la construction du slasher, il est avant tout un drame porté par un Mads
Mikkelsen hors norme. Après avoir incarné le guerrier silencieux dans l’hypnotique Vahalla Rising et avant d’être LE Hannibal Lecter dans la série à venir, il est cet homme détruit par son entourage. Il signe ici une prestation époustouflante méritant amplement son prix à Cannes. Pourtant, je n’étais pas habitué à le voir comme ça, il a toujours été un rôle physique, capable d’affronter les monstres de la mythologie dans Le Choc des Titans ou de mettre à mal 007 comme jamais. Dans La Chasse, il est la constante, la constante parfaite, celle qui se tord mais ne se rompt jamais. On peut en faire ce qu’on veut, il sera toujours capable d’offrir une performance exceptionnelle. Pour l’anecdote, la scène de Noël a été particulièrement impressionnante. Mads Mikkelsen a été capable de pleurer de la même manière pendant huit heures afin de permettre au réalisateur de multiplier les cadrages, un haut fait qui lui a valu l’immense respect de la profession. Quel acteur !

A ses côtés, il est important de souligner la surprise du long-métrage, la petite Annika Wedderkopp dans le rôle de Klara. J’ai été complètement subjugué surtout que son rôle est très « adulte ». Je ne sais pas comment a fait le réalisateur mais il a réussi à extirper de cette jeune actrice des scènes troublantes témoignant de l’amour de l’enfant pour Lucas et de sa vengeance. Quelle jeune actrice !

Plus démonstratif, il est fou de voir comment d’une méchanceté d’enfant peut s’accumuler un torrent de bêtise humaine. Car au-delà de l’enfant (pas toujours aussi lisse qu’on veut le faire croire, « la vérité sort de la bouche des enfants » est une jolie phrase mais terriblement menteuse, on a tous été enfant pour le savoir), il est surtout question d’un environnement désastreux toujours prompt à condamner le diable. Malgré les siècles qui passent, les choses demeurent immobiles. Le peuple est toujours prêt à lapider sur des on-dit. Quelle nature humaine !

C’est surtout une gestion désastreuse de l’administration qui est à pointer du doigt, principalement la directrice du jardin d’enfants, une immense conne (excusez du mot mais fallait que ça sorte) dont la gestion du problème témoigne de son incompétence totale. Au lieu de confier le problème aux autorités comme il se doit, elle décide de prendre les choses en main pour un résultat catastrophique où Lucas est lapidé alors qu’aucune preuve n’est avancée (son « Les enfants ne me mentent pas » m’a donné de la gifler sans oublier cet interrogatoire par un « professionnel » qui oriente toutes les réponses de la jeune Klara). Quelle bêtise !

Il est intéressant de voir comment l’engrenage se met en place et comment Lucas se retrouve coincé dans l’impossibilité de réagir, manquant de se noyer face à la première vague d’une force inouïe et le laissant hébété (le temps qu’il réagisse, les choses sont déjà trop tard). Entre le moment où la petite prononce les malheureux mots et l’instant où la foule est prête à lyncher le héros comme un vulgaire ersatz du docteur Frankenstein, il ne s’est déroulé que moins de quelques heures. La suite des évènements est une accumulation d’injustice où Lucas (et nous, le spectateur) ne peut absolument rien faire nous laissant avec une sensation d’être désarmé (un sentiment tellement rare au cinéma et peu agréable). Comment nous justifier alors que nous sommes déjà condamné ? Cet état de fait n’a malheureusement rien de nouveau, il s’agit de la même histoire qui se répète depuis le réveil de l’humanité : un mensonge peut briser un homme. Quelle tragédie !

Pour éviter le sentiment de lassitude, le réalisateur et son scénariste ont eu l’intelligence de changer de point de vue durant vingt minutes pour passer du père au fils tout en évitant soigneusement ceux des bourreaux car ils sont tellement faciles à adopter, la nature humaine est ainsi faite et il n’est pas besoin de l’afficher, nous savons. Durant ce passage du témoin, on découvre le désarroi du fils perdu face à ces « amis » du père qui ont retourné leurs vestes. Quelle amitié ?

Spoiler : la fin

J’ai adoré cette fin pourtant ce qui précédait se révélait à mon goût trop gentillet. Tout le monde se réconcilie, tout le monde se pardonne, décevant pour ce film pourtant impitoyable de bout en bout. Du coup, finir avec un tel plan démontre que ce n’est pas fini et ça ne le sera jamais. Le boogeyman, cet homme invisible masqué par le soleil, une représentation théâtrale de la cruauté humaine est toujours là, tapie dans l’ombre. Lucas demeure à jamais meurtri par cette parole insignifiante résultante d’une jalousie d’enfant. Quelle tristesse !

Conclusion

Durant moins de deux heures, Thomas Vinterberg réussit l’incroyable performance de nous installer dans la peau d’un homme dont l’injustice ensevelit sa vie la transformant en un cercle de l’Enfer sans possibilité d’échappatoire. Un vrai film coup de poing, le genre qui vous enserre pour ne vous lâcher que quelques heures après la séance.

+– Mads Mikkelsen
– Annika Wedderkopp
– Sentiment d’injustice poignant
– Réalisation efficace
– Sujet terrifiant
– Ne conviendra pas à tout le monde, le film étant très dur, certains lèveront leurs boucliers psychologiques pour se protéger
9/10

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A propos de l'auteur : (2819 articles)

Fou de cinéma depuis qu'il a vu son premier film dans les salles obscures : Jurassic Park. Pleure quand le requin meurt dans Les Dents de la Mer. Plus tard au collège, il a succombé aux comics grâce (ou à cause) à un pote. Les jeux vidéo, il y touche depuis Les Schtroumpfs sur la Colecovision.

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