Critique : Her

Coup de foudre électronique

Fiche

Titre: Her
Réalisateur(s): Spike Jonze
Scénariste(s): Spike Jonze
Acteurs: Joaquin Phoenix, Chris Pratt, Rooney Mara, Kristen Wiig, Scarlett Johansson, Amy Adams, Olivia Wilde, Portia Doubleday
Titre original: Date de sortie: 19 mars 2014
Pays: États-Unis Budget:
Genre: Drame, Romance, Science fiction Durée: 2h 06
Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ‘Samantha’, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…
Her
Tiens, ça me rappelle mes trajets dans les transports en commun.

Critique

Réaliser Her peut faire peur tant le projet est extrêmement culotté et ô combien difficile, mais ce n’est pas la première fois que le réalisateur Spike Jonze prend des risques pour un long-métrage, lui qui a déjà pondu les OVNI : Dans la peau de John Malkovich (1999), récit d’un homme découvrant une porte lui permettant de pénétrer dans le corps de… John Malkovich, et Adaptation (2002), procédure d’adaptation cinématographique d’un roman dont le format est inadaptable avec un grand Nicolas Cage. Sans oublier, l’onirique Max et les maximonstres (2009), adaptation du livre pour enfant culte de Maurice Sendak.

Ces trois films partagent la particularité d’avoir été plébiscité par la presse, mais rarement par les spectateurs. Max et les maximonstres a tout juste remboursé son budget de 100 millions de dollars. Quant aux deux premiers, ils ont rapporté un peu d’argent, mais pas des masses. Un tel constat s’explique par la particularité de Spike Jonze qui s’attache à offrir des univers décalés, donc ayant du mal à rentrer dans les normes du spectateur lambda. Car nous le savons tous, le spectateur moyen n’aime pas (ou peu) être surpris. Du coup, la question mérite d’être posée : Her va-t-il réconcilier Spike Jonze avec le grand public ?

Après visionnage, difficile de répondre par l’affirmative. Revenons brièvement sur le pitch de départ : Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), en instance de divorce et ayant beaucoup de mal à clore le chapitre amoureux avec sa future ex-femme, découvre un nouvel OS se présentant comme un outil révolutionnaire, en effet, il s’agit du premier OS à être intelligent, une IA capable d’évoluer au fil de son expérience. Seulement, au bout d’un moment, Theodore et Samantha (le nom auto-attribué de l’OS de Theodore) tombent amoureux.

Et si on tombait amoureux de Siri, l’assistant personnel intelligent pour iOS ?

En lisant le synopsis, je me demandais comment Spike Jonze allait s’en sortir pour que le résultat n’aille pas ressembler à un produit bateau formaté par les jalons hollywoodiens permettant d’aiguiller un pitch un poil trop novateur vers des rails plus formels. Car difficile de ne pas ressentir un malaise ou penser à « ça doit être un geek, ce Theodore, il n’y a vraiment qu’eux pour tomber amoureux d’un PC comme Alex qui me parle avec amour de son nouveau PC boosté avec la dernière carte graphique de chez Nvidia. ».

Finalement, le miracle a bien lieu. Grâce à une astucieuse entrée en matière où Spike Jonze nous fait découvrir un futur bourré de bonnes idées qui, jamais, ne semblent irréalistes. Her fait partie de ces rares films de science-fiction à décrire un futur sans pour autant demeurer too much. Le futur de Her pourrait arriver sous peu et on n’y trouverait rien à redire. La meilleure idée du film reste probablement ce jeu vidéo où il n’y a plus de manettes, mais seulement nos mains. Dès lors, on accepte plus facilement l’existence de cette intelligence artificielle quasiment humaine dotée de la voix de Scarlett Johansson, ce qui a valu à l’actrice le Prix d’interprétation féminine au Festival International du Film de Rome.

Her
Tiens, ça me rappelle quand j’ai acheté Starcraft 2 le jour de sa sortie et que j’ai dû attendre 12 heures pour qu’il s’installe.

Malgré tout, difficile pour moi de rentrer pleinement dans cette histoire d’amour. J’ai essayé d’analyser le pourquoi parce que tout le film comporte ce que j’adore dans les histoires d’amour : une magnifique musique avec, pour apothéose, la chanson originale « The Moon Song » écrite par Karen O sur les paroles de Spike Jonze, des images sublimes et oniriques et des interprètes dans la forme de leur vie.

En fait, ça s’explique par mon handicap. Étant sourd et ayant besoin en majeure partie de lire sur les lèvres pour communiquer (impossible pour moi de téléphoner), j’ai donc besoin d’avoir mon interlocuteur en face. Il m’est alors inimaginable de penser possible de tomber amoureux de quelqu’un juste pour son esprit et sa voix. L’OS Samantha ne s’étant pas particulièrement distingué au niveau des réflexions ou de l’humour (hormis sur l’excellente séquence de la plage) et ne pouvant tomber amoureux de sa voix, je n’ai jamais réussi à m’imprégner de cette histoire d’amour. Comme pour confirmer ça, je n’ai pas eu le même problème pour la relation amoureuse sous-entendue entre Theodore Twombly et sa voisine Amy incarné par une autre Amy dont le nom est celle de la famille Adams. Quand les deux se retrouvaient ensemble, j’y croyais. Amy Adams pétillait littéralement des yeux faisant transparaître cette sensation qu’ont les personnes amoureuses à prendre vie quand l’objet de leur amour pénètre dans la même pièce qu’eux. Voilà comment ruiner les efforts de Spike Jonze avec deux globes oculaires.

Il y a aussi un autre point portant préjudice. J’ai grandi avec une certaine crainte de l’intelligence artificielle réellement intelligente. Celle ayant la conscience de sa conscience, le point qui, normalement (j’y crois moyen), sépare l’homme du reste des animaux. Vous l’avez deviné, c’est bien en grande partie à cause de Skynet, la Némésis ultime de la saga Terminator. Du coup, j’ai passé la majeure partie du film à craindre Samantha, à attendre de son histoire avec Theodore une conclusion tragique. Du coup, comment m’impliquer dans cette relation si je n’y crois pas dès le départ.

À cause de sa nature peu académique, difficile de s’investir émotionnellement dans l’histoire d’amour entre Theodore et son OS. Un mal déjà prégnant dans A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg.

Malgré ce gros défaut, Her reste un film d’une intelligence inouïe, n’hésitant jamais à aborder de front les problématiques d’une relation entre un homme et un OS : comment compenser l’absence de corps ? Et pour le sexe, essentiel dans une relation ? Il comporte aussi plusieurs niveaux de lecture, car avant d’être un film de science-fiction et une histoire d’amour, il est aussi un drame intimiste relayant la tristesse de la fin d’une relation. En cela, les magnifiques flash-back de Theodore apportent beaucoup. Soulignons par-là, la réalisation de Spike Jonze qui mélange, avec brio, les séquences filmées à la troisième personne (j’emploie le vocabulaire du jeu vidéo) et à la première personne comme dans les souvenirs du passé de Theodore avec son ex-femme Catherine ou son rencard arrangé avec une Olivia Wilde n’ayant jamais été aussi belle (ces yeux, bordel !).

J’ai failli vous laisser avec la conclusion en ayant oublié une donnée essentielle : Her est aussi drôle. Soit par des traits d’humour (l’hilarante lecture du mail invitant Théodore à visionner les photos sexy d’une actrice enceinte), soit par des petites dérisions comme ce jeu vidéo où il s’agit d’être la meilleure maman possible, mais surtout pour ce petit Alien grossier auquel Spike Jonze prête sa voix. Après tout, le réalisateur adore l’humour, ne fait-il pas partie de la bande Jackass au point d’incarner une prostituée d’âge mûr pour Bad Grandpa dans des scènes malheureusement coupées ?

Her
Tiens, ça me rappelle… Euh, rien du tout en fait, je n’ai pas de balcon.

Conclusion

Difficile de ne pas penser au chef d’œuvre de Michel Gondry, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, pour ce mélange de love story et de science-fiction. Seulement, le film de Spike Jonze paie le contrecoup de son histoire d’amour peu académique, rendant difficile l’empathie, élément pourtant indispensable au genre.
+ – Un synopsis culotté
– Le traitement intelligent du pitch
– Des acteurs au top
– Une réalisation sublime
– La chanson The Moon Song
– L’humour
– Le côté science-fiction
– Histoire d’amour pas vraiment convaincante
– Quelques longueurs
Trophée8/10

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